Plus de 90 millimètres d’eau en moins de quatre heures : c’est le relevé de la NiMet, l’agence météorologique nigériane, pour la nuit du mardi 18 août. Des portails ont cédé. Des murs de clôture aussi. À Asokoro, une voiture d’ambassade a dû être remorquée, l’eau coulant encore de son pot d’échappement. Asokoro, Maitama, Guzape, Lokogoma, Garki, Wuse : les quartiers submergés sont ceux des ministères, des ambassades et des villas de standing.
Nyesom Wike s’est rendu sur les lieux dès la fin des pluies. Le ministre du Territoire de la capitale fédérale a alors désigné les responsables de l’inondation selon lui : des particuliers et des groupes qui ont obstrué les canaux d’évacuation. Quelques heures plus tard, grues, bulldozers, camions-bennes et forces de sécurité armées investissaient Mississippi Street, à Maitama, et les rues voisines, abattant maisons, clôtures et commerces.
Les commerçants de Maitama Extension et des environs de l’ancien immeuble de la WAEC n’ont pas eu le temps de vider leurs locaux. « Un directeur de la FCDA nous avait dit la veille qu’il marquerait nos propriétés et nous laisserait deux semaines pour déménager nos biens », raconte Mustapha Onimisi, propriétaire de l’enseigne Xpressor, en désignant l’agence chargée de l’aménagement de la capitale. « Nous nous sommes réveillés ce matin en apprenant que Wike était venu en personne et avait ordonné les démolitions. C’est triste. Cela aurait dû être mieux géré. »
Une ville dessinée sur plan, des caniveaux d’une autre époque
Comment une ville conçue sur plan finit-elle sous l’eau ? Abuja est la capitale du Nigeria depuis 1991. Son territoire n’est pas administré par un gouverneur élu, mais par un ministre nommé par le président, ce qui place l’urbanisme de la capitale directement entre les mains du pouvoir fédéral. Les caniveaux du centre, dimensionnés pour une ville plus petite et plus arborée, sont aujourd’hui envasés. Des axes routiers et des logements ont pris la place d’anciens passages d’eau. À Guzape, quartier de villas à flanc de colline, cinq années de chantiers ont bétonné les pentes.
Un responsable de la FCDA, qui n’a pas souhaité être nommé, a indiqué que le curage de certains canaux avait commencé le mois précédent, en ajoutant que trente ans d’obstruction ne se dégagent pas en un mois.
Ceux qui logent au point le plus bas de la parcelle
Emmanuel Okoro, retraité de la fonction publique, habite la même rue d’Asokoro depuis 2008. Il montre une ligne brune sur son mur. « Quatorze ans, l’eau n’est jamais montée si haut », dit-il. Avec son épouse, il a passé la nuit à hisser ses affaires sur les armoires. « Je me disais : c’est Asokoro, ça n’arrive pas ici. Mais l’eau ne fait pas la différence entre Asokoro et ailleurs. » À Maitama, Aisha Dogo, qui tient une boutique d’alimentation, a perdu un congélateur et des sacs de riz. « Nous payons la redevance foncière, nous payons l’impôt. Le drainage ici n’a pas été curé depuis des années. Et maintenant, regardez », déplore-t-elle.
Les propriétaires ne sont pas les plus exposés. Le personnel de maison loge dans les dépendances, souvent au point le plus bas des parcelles. « La chambre de mon gardien était pleine, nous avons dû l’installer pour dormir dans notre réserve. Il a tout perdu », explique Emmanuel Okoro. À Guzape, des manœuvres racontent avoir perdu une semaine de salaire, le chantier étant sous l’eau : pas de travail, pas de paie. Tunde, ingénieur de site, chiffre à plus de 2 millions de nairas le ciment, les fers et les carreaux emportés. « L’eau venait de trois endroits : de la colline derrière nous, de la route qu’ils sont en train de faire, et de la résidence voisine. Nous avons mis des sacs de sable. L’eau les a simplement poussés. »
Emmanuel Ogbeche, ancien président de la section du Territoire fédéral du Syndicat national des journalistes nigérians, met en cause la gestion des espaces verts. « Depuis longtemps, certains d’entre nous ont exprimé leurs inquiétudes sur l’imprudence du ministre du Territoire fédéral dans l’attribution des zones vertes, des jardins et des espaces ouverts », affirme-t-il. Il rappelle avoir alerté sur le rétrécissement du canal de Gudu/Apo, face à un supermarché où un lotissement est en construction, et demande si les terrains destinés à des hôpitaux publics à Guzape et Wuye retrouveront leur usage initial. « Abuja ne peut pas prospérer comme une ville de béton et d’acier. Laissez les arbres respirer », ajoute-t-il.
Le directeur de la FEMA, l’agence de gestion des urgences du Territoire fédéral, a déclaré lors d’un point de presse que ses équipes évaluaient l’étendue des dégâts et travailleraient avec les services compétents sur le drainage, selon Vanguard. Il a aussi demandé aux habitants de cesser de jeter leurs ordures dans les caniveaux. Aucun calendrier de travaux n’a été communiqué. Les engins sont passés à Maitama. Les canalisations, elles, n’ont pas bougé.