Cinq mille francs CFA pour les pièces les plus simples, vingt mille pour les plus travaillées, soit environ 8 à 30 euros : c’est la fourchette dans laquelle Aguibou Barry vend chemises, tuniques et robes du modèle dit Makeba, au marché d’Adjamé. Un étal parmi des milliers, dans le plus grand marché d’Abidjan. Mais une clientèle qui dépasse largement la commune.
Originaire de Dara, dans la région de Labé, en Guinée, ce commerçant a d’abord passé dix ans derrière les machines à coudre avant de basculer vers la vente seule, il y a dix ans. « Je constate que là, j’ai beaucoup d’avantages parce que les clients viennent de la Guinée, du Mali, du Burkina Faso, du Sénégal et du Togo pour commander avec moi », explique-t-il. Le bouche-à-oreille fait le reste : « ces clients nous envoient souvent d’autres clients ».
Le mécanisme qu’il décrit est celui d’une centrale d’achat informelle. Quand un acheteur réclame un modèle qu’il n’a pas en stock, Aguibou Barry le commande auprès d’autres vendeurs du marché, puis expédie. Aucun contrat, aucune garantie bancaire : la chaîne repose sur la parole donnée. « C’est comme ça que nous fonctionnons », résume-t-il.
Le point de rupture est toujours le même, et il porte un nom : le crédit. « Tu peux travailler une fois, deux fois. Au troisième coup, il commande à crédit. Une fois la livraison faite, il disparaît avec ton argent. Nous sommes fréquemment victimes de cela. Mais on n’y peut rien », regrette le commerçant dans l’entretien accordé à Guineematin. La perte reste sur le vendeur d’Adjamé, qui a souvent déjà payé son collègue fournisseur.
Adjamé est l’une des plaques tournantes du commerce de détail ouest-africain, où transitent textiles, pagnes et confection vers l’intérieur du continent. Quatre des cinq pays d’où viennent ses clients, le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal et le Togo, partagent avec la Côte d’Ivoire le franc CFA, ce qui supprime tout risque de change sur ces ventes. La Guinée, elle, utilise le franc guinéen : les acheteurs de Conakry ou de Labé ajoutent à leur marge le coût de la conversion.
Rien, dans son récit, ne dit s’il tient une comptabilité ou s’il dispose d’un recours lorsqu’un client transfrontalier s’évanouit avec la marchandise. Il ne demande ni assurance ni tribunal. Il demande de l’honnêteté.
C’est la limite de ce modèle. Tant que la confiance tient, la commande part le jour même, sans frais de dossier ni délai bancaire. Le jour où elle casse, personne ne rembourse.