Joseph M. Kamara a 66 ans et un mètre ruban autour du cou. Dans un immeuble bleu à deux niveaux de Broad Street, au centre de Gbarnga, chef-lieu du comté de Bong, le fondateur d’Accelerated Career Development Incorporated (ACD) coud encore lui-même des uniformes scolaires, au milieu des machines et des rouleaux de tissu. L’établissement compte aujourd’hui deux campus et vend sa production dans plusieurs comtés.
Les chiffres restent modestes, mais ils sont vérifiables. Depuis 2001, cent sept élèves ont achevé le cursus complet de couture professionnelle, un parcours de trois ans, et environ 96 % d’entre eux sont des femmes. Les femmes représentent aussi près de 90 % des inscrits, beaucoup étant mères célibataires. L’école forme également à la conduite, à l’installation de paraboles, à la restauration, à la coiffure et au tissage, et a accueilli des élèves des comtés de Bong, Margibi, Montserrado et d’une partie du Lofa.
Le montage financier est l’élément le plus inhabituel de l’histoire. Aucun bailleur, aucune subvention publique : Kamara a eu recours sept fois au crédit bancaire commercial pour tenir et agrandir l’activité. « Quand on est en affaires, on ne joue pas avec l’argent de l’entreprise. Nous avons toujours fait très attention à ne pas y toucher. Nous cherchons aussi des contrats, et les gens que nous formons sont notre main-d’œuvre », explique-t-il.
Les commandes d’uniformes financent la formation
Une école professionnelle peut-elle vivre de son carnet de commandes ? ACD répond en produisant. Kamara indique avoir travaillé avec l’American Institutes for Research sur un marché de 17 500 jeux d’uniformes scolaires, distribués dans les comtés de Bong, Lofa, Margibi et Grand Bassa. L’atelier fabrique aussi chaque année les toges de remise de diplômes de l’université Cuttington : pour les toges et coiffes livrées en juin 2025, les ouvriers, payés tous les quinze jours en fonction de leur production, ont perçu au total 4 320 dollars américains. Les diplômés de la couture sont absorbés par cette production, dont une boutique sur Broad Street.
Abraham Tumbey, membre du personnel du Programme des Nations unies pour le développement, y voit le ressort du modèle. « La formation seule ne met pas à manger sur la table, l’accès au marché, si », dit-il. Aaron G.V. Juahkollie, directeur exécutif de la Foundation for International Dignity, cite la production d’uniformes, la conformité fiscale et vingt-cinq ans d’activité comme preuves de sérieux. « La pérennité d’une organisation, c’est ce qui compte », ajoute-t-il, estimant que l’État devrait s’y intéresser.
Un secteur habitué à l’argent extérieur
Le contraste est net avec la formation professionnelle financée de l’extérieur. Le projet Youth Rising, doté de 25 millions d’euros (29 millions de dollars) et déployé de 2018 à 2024, a été jugé « satisfaisant » par une évaluation à mi-parcours, laquelle a pointé une forte dépendance aux financements extérieurs et un accompagnement insuffisant des diplômés. Le tissu économique libérien, lui, est fait de très petites unités : le recensement national des établissements publié par la Banque mondiale en 2024 dénombre plus de 40 000 entreprises, dont 86 % de micro-entreprises. La même institution relève un accès limité au crédit, des taux d’intérêt élevés et une électricité peu fiable.
Le besoin de compétences, lui, se lit dans les statistiques. Le recensement de la population et de l’habitat de 2022 indique que plus de la moitié des Libériens des zones rurales n’ont aucune scolarité formelle et situe le taux d’alphabétisation rurale à 44 %. L’enquête démographique et de santé de 2020 estime qu’une femme dirige environ un ménage sur trois. Patience Kollie, 40 ans, mère de trois enfants, a suivi la formation de couture avant de devenir formatrice en 2019, après le départ du père de ses enfants. « Si vous êtes sérieuse, vous pouvez même payer vos frais de scolarité vous-même », dit-elle.
Les obstacles n’ont pas disparu pour autant. Kamara énumère le coût des matières, la difficulté à payer les formateurs, les frais de scolarité que les élèves n’arrivent pas à régler ; celles qui ne peuvent pas payer travaillent pour s’acquitter de leur dette dès qu’elles savent produire. Les élèves citent le manque de machines personnelles et l’accès à l’eau. « Nous n’avons pas d’argent ni d’eau ici », dit Martha Paye, 26 ans, formatrice depuis 2022, qui espère une pompe.
Tumbey recommande des microcrédits publics à taux réduit pour des entreprises de ce type, des investissements dans les routes, l’électricité et l’eau en zone rurale, et des avantages fiscaux pour les employeurs qui forment des jeunes. Kamara, lui, veut transformer son atelier en usine et fournir les écoles publiques du pays. « Notre première cible, ce sont les écoles publiques », dit-il. La commande n’existe pas encore. L’atelier, si.