Cent trente-neuf kilomètres carrés. C’est l’étendue des eaux territoriales mauriciennes classées comme protégées, d’après la Marine Conservation Division du ministère. Rapportée à une zone économique exclusive de 2,3 millions de kilomètres carrés, l’une des plus vastes du monde, la part tombe sous 0,01 %. Et sur ces 139 kilomètres carrés, un seul secteur de 0,09 kilomètre carré, dans le parc marin de Blue Bay, interdit réellement toute capture.
Face à ce constat, l’objectif affiché par le gouvernement paraît hors d’échelle à l’auteur de la tribune. Le ministre Boolell veut tripler la production locale de poissons en trois ans, une déclaration parue dans L’Express du 24 août 2026 et Le Mauricien du 26 août 2026. Elle s’accompagne de moyens : 113 millions d’argent public, la devise n’étant pas précisée, auxquels s’ajoutent des investissements privés et des incitations fiscales destinées aux flottes étrangères. La zone économique exclusive confère à l’État « des droits souverains aux fins d’exploration et d’exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, des fonds marins et de leur sous-sol ».
Des nurseries qui se vident
L’argument central de la tribune tient au corail. Sur l’ensemble des récifs mauriciens, 60 % des coraux étaient morts en 2025, sous l’effet de températures marines anormalement élevées, de l’acidification et de la pollution par les pesticides et les eaux usées. Blue Bay, Pointe d’Esny, Le Morne, Flic en Flac : autant de lagons dont l’auteur décrit l’appauvrissement. Or ces récifs servent de nurseries aux poissons pêchés plus tard. Sans abri, les stocks côtiers s’effondrent. Doubler la pêche de lagon et la pêche sportive relèverait donc du contresens.
Au large, la situation n’est pas meilleure. Entre 2007 et 2021, les stocks de thon albacore de l’océan Indien étaient surexploités ; ils se sont redressés depuis, mais les captures dépassent encore les recommandations. Pour les marlins bleus et rayés, près de 100 % des stocks sont en surpêche. La baisse des prises d’albacore en 2021 est présentée comme la preuve que le contrôle fonctionne quand il est appliqué.
Qui pêche dans la zone économique exclusive
Reste une question de partage. Ce sont des navires taïwanais, japonais et européens qui exploitent une large part des eaux mauriciennes, sous accords ou licences. À qui profiteraient alors des incitations fiscales et l’immatriculation de ces flottes à Maurice ? La tribune répond que les capitaux et les profits resteraient étrangers, que les équipages ne seraient probablement pas mauriciens et que les recettes fiscales seraient faibles, précisément à cause des avantages consentis.
Les bancs de Saya de Malha et de Nazareth concentrent le même dilemme. Ces hauts plateaux océaniques peu profonds abritent des herbiers marins parmi les plus étendus de la planète et constituent un puits de carbone majeur ; un article paru le 30 mai 2025 y voyait « l’endroit le plus important de la planète ». Moins de bateaux mauriciens y travaillent aujourd’hui. Selon la tribune, il s’agirait de zones de non-droit, où des flottes étrangères illégales pratiqueraient la surpêche, le chalutage de fond et le prélèvement d’ailerons de requins, avec des situations de travail forcé. L’auteur en conclut qu’il faut y renforcer le contrôle plutôt que l’exploitation.
Les mesures avancées sont peu coûteuses et documentées ailleurs : créer de vraies zones interdites à la pêche, dont les œufs et les larves repeuplent des surfaces bien plus larges ; étendre les quotas à d’autres espèces en coopération avec les États voisins ; imposer une taille minimale de capture. Sur l’aquaculture, la tribune plaide pour les huîtres, les crabes ou les concombres de mer plutôt que pour des espèces carnivores, dont l’alimentation dépend de poissons pêchés au large. À titre de repère, l’Union européenne s’est fixé un objectif de 30 % de ses mers protégées d’ici 2030.
Le Budget 2025-2026 promet pourtant « la protection et l’usage durable des ressources marines pour les générations futures ». Aucun calendrier de nouvelles aires protégées n’a été communiqué. Trois ans, c’est le délai que le ministre s’est donné. C’est aussi celui qu’il reste pour savoir laquelle des deux promesses l’emporte.