3,77 millions de barils par jour. C’est le niveau de production atteint l’an dernier par le Brésil, septième producteur mondial de brut, selon les données officielles. Un record historique, enregistré sous la présidence d’un dirigeant que ses électeurs ont reconduit dimanche 25 octobre et qui s’est construit, à l’international, une réputation de protecteur de la forêt amazonienne.
Le président sortant a devancé le sénateur conservateur Flavio Bolsonaro, qui promettait de prolonger la ligne de son père, Jair Bolsonaro, dont le mandat (2019-2023) a coïncidé avec une accélération historique du défrichement amazonien. Revenu au pouvoir en 2023 après une campagne axée sur la sauvegarde de la forêt, Lula vise le « zéro déforestation » d’ici à 2030. Les chiffres présentés le 16 octobre par le gouvernement montrent que la déforestation en Amazonie brésilienne, sur un an, est tombée à son plus bas niveau depuis le début des relevés, en 1988.
Catherine Aubertin, économiste de l’environnement et directrice de recherche émérite à l’Institut de recherche pour le développement, dit avoir poussé un « énorme soupir de soulagement » après ce résultat, dans des propos recueillis par France 24. Elle estime que Jair Bolsonaro avait « vraiment travaillé pour donner libre cours » à la déforestation. Dès 2019, le budget de l’Ibama, l’agence fédérale chargée de la protection de l’environnement, avait perdu un quart de son montant.
Reste l’autre moitié du tableau. L’Amazonie recèle aussi du pétrole, et le gouvernement y a relancé en mai des opérations de forage dans le champ d’Urucu, dans l’État d’Amazonas, où 22 nouveaux puits sont prévus. En mer, le groupe public Petrobras a annoncé deux découvertes successives, en août puis en octobre, dans un puits d’exploration de la marge équatoriale, à environ 180 kilomètres des côtes septentrionales du pays.
La conjoncture pousse dans le même sens. La guerre au Moyen-Orient a porté le baril de Brent au-dessus de 114 dollars, et les frappes ukrainiennes contre les infrastructures pétrolières russes aggravent la tension sur l’offre, un niveau de prix qui pèse sur la facture énergétique des pays importateurs. Le Brésil y gagne deux fois, analyse Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques : sur les prix, puisque « chaque baril que vous exportez rapporte beaucoup plus de dollars », et sur les volumes, les acheteurs cherchant des barils éloignés du détroit d’Ormuz. « Tout le monde vient les courtiser », ajoute-t-il.
Brasilia ne compte pas freiner. En août, Lula avait qualifié les gisements marins de « passeport pour l’avenir ». « On comprend bien que les dirigeants brésiliens ne sont pas prêts à dire à Petrobras :
Le géographe François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS, ne voit pas cette politique remise en cause à court terme. L’économie mondiale dépendra du pétrole « pendant plusieurs décennies », estime-t-il depuis Sao Paulo, et la question posée aux dirigeants brésiliens tient en une phrase : « Le pétrole qui sera de toute façon consommé, et produira du carbone dans l’atmosphère, sera-t-il brésilien et rapportera-t-il des devises au Brésil, ou viendra-t-il d’ailleurs ? »
Le prochain test est proche. La COP31 se tient à Antalya, en Turquie, du 9 au 20 novembre, avec au programme le suivi des initiatives lancées par le Brésil en 2025, dont le fonds de protection des forêts tropicales. Organisateur de la précédente conférence climat, le pays a préparé un projet de feuille de route de sortie des énergies fossiles. Mais « il ne faut pas tuer la poule aux œufs d’or », avance Francis Perrin, pour qui Brasilia entend « continuer un petit peu ».
Combien de temps cette fenêtre restera-t-elle ouverte ? Le Fonds monétaire international relève que la dépendance de l’économie mondiale au pétrole, encore significative, recule sans interruption sous l’effet de l’électrification : depuis 2010, les renouvelables comptent pour 60 % de la hausse de la production mondiale d’électricité. Catherine Aubertin, elle, a tranché. « Le pétrole, c’est foutu », dit l’économiste, qui promet à l’or noir le sort d’un « actif échoué », dévalorisé avant d’avoir été rentabilisé. Antalya dira ce que Brasilia met sur la table.